Jeudi 25 février 2010
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La boîte à couleurs
Tu as suivi le sentier au bord du ruisseau, tu t’es laissé surprendre par les buissons envahissants
et les peupliers.
Au fond du verger, tu as aperçu le toit d’ardoise ; en remontant le chemin sur ta gauche, la
maison s’est dressée devant toi, fière et imposante comme tu la voyais quand tu venais les mois d’été en vacances.
Tu as douze ans, c’est la dernière année à la Maison Rose. Ta mère vient de mourir en donnant
naissance à ta petite sœur.
La famille ne veut pas se séparer du domaine alors ton père décide de le louer à un
médecin.
Tu as gravi les marches du perron et tu as fait pénétrer la clé dans la serrure. Le couloir. Les
pièces qui s’ouvrent de part et d’autre. Ta mère est dans le salon près de la porte-fenêtre, tu l’entends t’appeler pour dîner tandis que tu dessines avec des morceaux de fusain taillé avec
ton canif, ton bermuda encore taché de mousse – au bord de l’eau, tu t’assois toujours sur la mousse. Elle va te gronder.
Tu as été surpris en voyant la photographie de ton grand-père au-dessus du piano, il t’a semblé moins
vieux, moins impressionnant malgré son regard sévère et sa fine moustache.
Ce meuble de toilette, ton père l’avait offert à ta mère pour ses quarante ans. La cuvette de
porcelaine n’a pas un éclat.
Tu es entré dans chaque pièce du rez-de-chaussée. A peine si le parquet a frémi, tu n’as pas tiré les
voilages, une pénombre discrète accompagnait le silence.
Tu as emprunté l’escalier pour aller à ta chambre.
Le papier peint est rayé bleu avec des fleurs, ton lit est dans le coin
mansardé.
Il y était toujours. Tu t’es revu jouant avec ta petite voiture rouge en tôle. Tu as ouvert le coffre
en bois ; ta déception de le trouver vide. Dépeuplé de tes trésors d’enfance. Et l’ours, et les livres ? et la petite boîte ronde où ta mère déposait tes dents de lait ? Tu t’es assis
sur le bord du lit. La disparition de tes jouets, comme une part de ta chair arrachée. Tu te croyais anesthésié de toutes ces années et la douleur est revenue, vive, lancinante. Tu as fermé les
yeux pour mieux voir ce que tu croyais enfoui.
Le cri d’un héron t’a déraciné de tes pensées. Ta colère est montée contre celui ou celle qui t’avait
enlevé tes jouets, à ton âge, c’est ridicule, tu n’aurais jamais imaginé que tu serais touché de la sorte.
De la fenêtre à petits carreaux, en tirant le rideau, tu as aperçu au loin le village. Dans la
vallée, le bois était resté intact.
Ton père te fait lier de petits fagots pour démarrer le feu quand vous venez quelques jours durant
l’automne.
Tu as quitté ta chambre avec tristesse. En face, celle de tes parents, tu n’as pas osé passer la
porte. Plus tard. A côté, celle de ta petite sœur. Des pensées mauvaises. Quelque chose ressurgi des ombres du passé qui t’a surpris. Tu n’as pas ouvert.
Tu as avancé vivement vers l’échelle qui mène au grenier. La porte a cédé dans un gémissement comme
si les secrets qu’elle enfermait devaient être tus. Quelques toiles d’araignée, la lucarne colmatée de vieux journaux, des caisses, des cannes à pêche, des boîtes de photos, une cage à oiseaux.
Tu as souri en repensant aux mandarins que ta grand-mère chérissait.
Tes épaules se sont soudainement affaissées. Fallait-il revenir ?
Seul désormais, ton père était très âgé et ta petite sœur vit à l’étranger, tu n’as plus de contact
avec elle. Enfin, tu n’en as jamais eu.
Etre fort, une nouvelle histoire est à construire et ici les fondations t’ont semblé solides,
inébranlables.
Tes yeux se sont habitués à l’obscurité ; des silhouettes s’ébauchent, tu découvres le vieux
berceau : tu ne peux t’empêcher de le toucher, il vacille, se balance et toi tu chavires, la mémoire te cogne aux tempes. Tu avais vu ta mère le préparer amoureusement, avec du linge fin et
délicat comme ses mains. Présence pesante de la petite sœur que tu voudrais renverser d’un geste brutal comme le berceau que tu bouscules. Tu te sens dépouillé de ne rien retrouver qui
t’appartienne.
Soudain, tu la vois. Une boîte de peinture à l’huile, le dernier cadeau de ta mère l’été de tes douze
ans.
Tu sens ton corps s’animer, la spontanéité de l’enfance revenir. Assis en tailleur, la boîte entre
les mains, dans ce grenier où tout est camaïeu de noir et de gris, d’ombres tourmentées, tu penses à ta mère. Tu peindras son portrait en saisissant la lumière de son sourire qui rendra vie au
domaine.
Valérie-Anne W.