Elle attend 7h30 que la sonnerie du réveil la somme de quitter ses draps chauds de la nuit, un peu froissés où son corps a marqué son empreinte.
Elle attend encore cinq petites minutes pour prendre sa douche, réveiller ses membres alourdis de sommeil, terminer par un rapide passage à l’eau froide sur les jambes lisses toujours parfaitement épilées.
Elle attend que la tartine incarcérée dans le grille-pain sursaute rayée et brunie vite enduite de beurre comme ses épaules lorsqu’elle s’expose trop au soleil et applique une crème apaisante. Une pointe de confiture sur le beurre déjà fondu.
Elle attend que la bouilloire s’éteigne pour verser l’eau chaude sur son thé vert de Chine, elle attend encore quelques minutes pour l’infusion.
Elle attend que le chat quitte la terrasse et rentre dans l’appartement, comblé de cette escapade matinale. L’aventure, pour lui qui ne connaît que les coussins satinés du canapé et le duvet de la chambre rose.
Elle attend l’ascenseur que tous les locataires appellent au même moment à tous les étages.
Elle attend au coin de la rue, droite et stoïque devant les bandes blanches du passage piéton, qu’une voiture s’arrête et la laisse traverser.
Elle attend à l’arrêt du 144, serrant dans la main gauche son petit Longchamp kaki, la droite elle la veut libre pour sortir sa carte de transport et la présenter au conducteur en montant dans le bus.
Elle attend debout sur le quai du RER. " Attention ce train ne marquera pas l’arrêt à la gare de Nanterre Préfecture ".
Il faudra qu’elle attende le prochain.
Elle attend que l’agent de sécurité lui ouvre la porte. C’est un nouveau, ils ne se connaissent pas.
Elle attend que sa collègue ait arrangé son manteau sur le cintre puis elle dépose sa petite veste de toile beige en mettant bien l’emmanchure sur la boule du porte-manteau pour ne pas faire de marque disgracieuse et détendre le tissu.
Elle attend 10h00 pour boire son café.
Elle attend devant le distributeur où une poignée de salariés commentent l’émission reality show de la veille au soir.
Elle attend que le liquide noir et un peu amer – ils n’ont pas choisi la meilleure qualité dans cette société – emplisse le gobelet de plastique à la moitié, elle l’a demandé " court non sucré ".
Elle attend que sa responsable la convoque pour lui dire qu’elle en a assez d’attendre le rapport d’étude confié il y a une semaine.
Elle attend que la stagiaire se lève pour aller aux toilettes se remaquiller – c’est drôle, les filles de cet âge se remaquille plusieurs fois par jour, surtout quand il y a réunion de commerciaux au siège – elle en profitera pour téléphoner.
Elle attend la pause déjeuner.
Elle attend dans la file, avance son plateau, se sert une entrée de betteraves rouges, celles coupées en petits dés sorties de la grande boîte en fer blanc.
Elle attend 16h00 parce qu’il ne lui restera plus qu’une heure avant de quitter son poste.
Elle attend sa paie c’est la fin du mois, elle sait qu’elle a été virée sur son compte bancaire mais elle attend le bulletin de salaire elle aime voir le montant dans la case net à payer, ça la rassure même si c’est le même depuis des années.
Elle attend une promotion qu’on lui promet. La chef de service lui avait dit après son entretien d’évaluation. Elle attend toujours.
Elle attend à la caisse d’Auchan. Il y a trois femmes devant elle avec des caddies pleins. Elle n’a que cinq produits, le minimum pour finir la semaine. Elle aurait pu aller à la caisse moins de dix articles. Elle était un peu plus loin.
Elle attend le bus qui va la déposer à une centaine de mètres de son immeuble. Les gens sont regroupés, ils ont tous des sacs de courses imprimés avec l’oiseau vert et rouge.
Elle attend qu’il klaxonne. Il ne monte jamais c’est elle qui descend à la rencontre de sa fille qu’elle garde un week end sur deux.
Elle attend que le téléphone sonne mais ici à la maison plus personne ne l’appelle depuis qu’elle est seule, juste sa mère pour se plaindre ou une copine pour critiquer.
On n’appelle pas les personnes seules. Si au début, pour savoir par curiosité, pour questionner, pleurnicher, dire que c’est un moment difficile mais que ça ira mieux après. Un jour. Plus tard.
Les appels en continu deviennent des appels en pointillés, des pointillés brefs.
Un jour le silence. Rien. Elle s’assure que la prise est bien branchée, qu’il y a une tonalité quand on décroche. Tout fonctionne. Non, c’est seulement elle qui est devenue inintéressante parce qu’elle est triste et pleure quelquefois. Ca fait désordre dans la vie des autres cette détresse qui n’en finit pas alors on préfère l’oublier…
Elle attend cette lettre qui n’arrive pas. Le facteur ne laisse que des factures. Le reste c’est de la publicité.
Elle attend le journal télévisé. Un moment qui la relie avec le monde, un monde de brutes, de violences et de mort. Elle grignote au-dessus de son plateau posé sur la table basse devant la télé. Des images coupe-faim.
Elle attend les vacances d’été, la mer turquoise le sable brillant. Juste en rêve, elle sait qu’elle n’ira pas.
Elle attend par habitude. Elle attend par obligation.
Attendre pour elle c’est vivre.
Et puis un soir elle n’attend plus. Plus rien à attendre de la vie, elle a beaucoup donné, on lui a pris plus encore.
Sa mère lui a donné la vie, ce soir elle la rend. Un peu amochée la vie, un peu usée, patinée, sans éclat même pas de voix.
Une vie d’attente.
Ce soir c’est elle qu’on attend là-bas au fond du long tunnel noir.
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