Présentation

Attendre

Rapatriés, immigrés, exilés, nous sommes dans l’éternelle mouvance.
La source de notre puissance a la force de l’eau, sa beauté à s’adapter, résister, se faire glace et redevenir liquide.
Fleuves et oueds finissent le voyage dans les mers.
Ce goût salé n’est-il pas celui de toutes nos larmes versées ?
 
A la croisée de nos chemins, nos sourires se sont rencontrés, de nos lèvres les mots ont jailli. Nous nous sommes compris ici, en évoquant nos ailleurs.
Là-bas, tout près du cœur.

Attendre toujours

Attendre, peut-être trouver le néant au bout du chemin

Attendre, aller seule jusqu’au bout de rien

Attendre, ignorer son destin

Attendre, pour ne pas être tentée de faire demi-tour avant la fin…

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Jeudi 16 novembre 2006

Les 7 numéros sont sortis. Les miens, ceux que je joue depuis des années. Les miens, enfin ceux qui ont du sens, un anniversaire, une date singulière, un souvenir, tous ces faits marqués d’un chiffre pour laisser une place dans la mémoire (- ce sens m’échappe aujourd’hui -).

 

La maison du bord de l’eau a près de deux siècles, les bâtiments de pierres blondes tombent en cascade jusqu’au canal souvent tapissé de lentilles vertes couvrant les eaux dormantes. La venelle caillouteuse et pentue mène au chemin de halage. Elle est fraîche été comme hiver et les fleurs ne sont pas les mêmes que sur les autres terrasses en plein soleil, entourées de petits murets qui dégagent encore plus de chaleur. En plein mois d’août, au zénith, des chats viennent trouver un peu d’ombre, étalés sur les pierres plates

Sur l’île en face de la vieille maison, on entend à la tombée du jour les chevreuils, les grenouilles, les chouettes allant de leur vol lourd d’un peuplier à l’autre.

En avril, les iris jaunes bordent les canaux. Il éclate de couleurs mon marais.

 

J’alterne les jours tranquilles dans la maison du marais avec une activité parisienne dans un bel appartement en cœur de ville. Perché au dernier étage, grandes baies vitrées, large vue sur les toits et le clocher. Des fleurs dans les vases, des objets de tous pays m’emmènent par delà les mers et les frontières. Ils se côtoient sans se faire la guerre, venus du monde entier se réunir sur étagères, cheminée, table…

Ces lieux ont en commun beaucoup de chaleur et d’intimité.

 

J’ai tout et toujours quelque chose manque.

Je cherche, crois trouver, mais ce n’est pas ça. Alors, je joue, rêvant d’être très riche pour être libre, avoir des maisons spacieuses, des bains maures, des parcs, des ateliers, à Paris, à Lyon, ailleurs.

 

J’oublie d’être dans mon présent, égarée trop loin dans un avenir imaginaire ou engluée dans un passé obsolète.

 

Parfois, je me dis que s’accrocher à tout ce matérialisme me rend esclave.

Je contente envies et caprices éphémères. D’autres arrivent encore, toujours. Eternelle insatisfaction. Je suis jeune, je veux des macarons Ladurée au chocolat, le blouson Lola, les boucles d’oreilles l’Or Bleu.

Le mois prochain je veux partir en balnéo profiter de cette cure de raisin, les bains, la détente, prendre soin de mon corps.

A moins que je ne préfère cet austère château en Ecosse au bord d’un loch. Grande forteresse de granit gris, battue par les vents et la pluie. Courir la lande, retrouver la chaleur d’un feu dans l’âtre avec un thé accompagné de cake à la pâte dorée.

Ou l’Orient express jusqu’à Venise en traversant la Suisse…

 

Mes 7 numéros sont sortis, les chiffres qui s’alignent en dessous me fascinent.

Je suis dehors derrière la vitre du bar-tabac des Lilas, une odeur de friture rance flotte dans l’air humide du matin.

1 820 670 euros, c’est ça.

Je n’arrive pas à calculer en francs, c’est tellement énorme, cela dépasse de ma tête.

J’ai froid, mes pieds sont nus. Je n’ai plus de talons à mes chaussures, les semelles sont arrachées, trouées, je sens la pluie glacée anesthésier mes pieds.

 

 

 

Un bout de pain traîne par terre, gonflé d’eau, je le ramasse c’est peut-être le seul que je trouverais aujourd’hui.

Un autobus passe sur le boulevard et m’éclabousse. Ca ne se remarquera même pas sur ces haillons que je porte.

Je regarde encore les numéros, les chiffres…

Ce sont les miens, qui les a pris ? a choisi les mêmes que moi ?

 

Cela fait des années que je ne les joue plus.

Je n’ai que des poches percées qui ne retiendraient pas même quelques centimes.

Plus rien, je suis réduite à néant. Je ne sais pas comment c’est arrivé, je ne me rappelle plus : c’est loin.

J’avance courbée, le visage ridé, les yeux ternes bleu délavé virés au gris sale. Plus de couleurs. La vie - est-ce le mot ? - en noir et blanc.

Ce soir, je dormirai près du grand réverbère là-bas, j’ai l’impression que sa lumière m’apporte un peu de chaleur. Je n’ai plus peur des gens, c’est moi maintenant qui les effraie, ils changent de trottoir, font un écart.

Je ne sais plus quel âge j’ai, mais je suis vieille, sans parents, sans enfants, sans ami, sans Lui.

 

Je n’ai plus de souvenirs, aucun avenir.

J’attends d’être emportée.

 

Je jouais toujours le numéro 13, un porte-bonheur.

 

Valérie-Anne W.

Par Lelie des Sables - Publié dans : Fleur des Sables
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Samedi 4 novembre 2006

Ils promènent tous quelque chose, quelqu’un, histoire d’être reliés, de tenir, de mener, de garder le contact entre eux et l’autre.

 

Les uns tirent un chien par la laisse, les plus âgés se laissent guider par le compagnon. Celui-ci parfois fait une pause, jette un coup d’œil derrière pour vérifier que la vieille suit, d’un pas peu assuré et claudicant mais qu’elle est bien là.

Il y a les embarrassés, quand le chien s’arrête le long d’un mur, lève la patte ou s’accroupit. Le maître tourne la tête, feint d’étudier le style architectural de la fenêtre du 2ème étage comme si le passant était dupe de cet intérêt soudain pour les ferronneries d’art des façades d’immeuble.

 

Certaines conduisent des poussettes, démarche lente et régulière, un bercement pour l’enfant qui ne crie plus et appréhende le monde à sa portée, ouvre des yeux étonnés sur l’inconnu, l’habituel, le mouvant.

Ces femmes ont la nonchalance des mères comblées par ce fruit semé une nuit d’été.

 

Un homme, proche de la quarantaine, pousse un fauteuil roulant, propulsant vers l’avant un vieux monsieur - son père, peut-être - condamné à se souvenir qu’il a eu des jambes pour suivre sa route, libre.

 

Et lui, veste avachie au tissu élimé, déstabilisé par ses quintes de toux, il traîne sa misère à chaque pas, si lourde que ses épaules se courbent sous le poids de cette morne existence.

 

Des gamins sur leur vélo ou leur patinette, épris de vitesse, s’interpellent en criant.

 

 

Toi, enfin.

Tu passes lentement plusieurs fois par jour, une vie rythmée par les courses, l’école, le quotidien.

Toi, sans un regard. On dirait que c’est pour mieux attirer l’attention cet air de ne rien voir, ne rien percevoir, rester étranger.

Ta maigreur surprend, ton visage aux traits saillants est grave, on lit une pointe d’ironie dans tes yeux aussi obscurs que tes sentiments.

Quelquefois, tu parles, à peine un sourire s’ébauche sur tes lèvres.

J’ai envie de pousser cette drôle de barrière qui fait obstacle à tes mots.

Tu marches, l’air triste. La petite fille aux boucles brunes se presse à tes côtés, rieuse, sautillant dans la rue, presque insouciante. Sous son apparence puérile et innocente, on devine des moments difficiles.

 

S’il te plaît, tu t’arrêteras un jour pour me raconter ?

 

Valérie-Anne W.

Par Lelie des Sables - Publié dans : Fleur des Sables
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Samedi 4 novembre 2006

Lettre au temps

 

 

 

Bonjour,

 

Il fait beau et c’est très agréable n’est-ce pas de profiter du soleil, d’un temps pour soi, sur un banc à l’écart et pourtant en plein cœur de ville ?

 

- Vous entendez le clapotis de l’eau dans la fontaine ?

Non, parce que vous êtes branché ailleurs sur d’autres notes, d’autres mélodies.

 

- Vous écoutez quoi, d’abord ?

Vous devez vous demander ce que je suis en train d’écrire ?

 

Une lettre.

Oui, une lettre, pour vous.

 

- Cela vous étonne ?

 

Ce n’est qu’un début.

J’ai déjà parlé de vous à l’atelier de la rue St Jacques…

 

Je perçois votre surprise.

 

     

  • Vous souriez ? cela vous agace ?
  •  

 

Mais vous continuez à lire, c’est l’essentiel.

 

C’est vrai que je ne vous connais pas mais vous m’avez fait voyager, vous m’avez ouvert le chemin vers un lieu magique.

 

- Vous vous souvenez ?

 

Des allers-simples… pas de retour.

 

Vous cherchez dans votre mémoire, ouvrez les tiroirs…

 

Je sais que vous ne trouverez pas… cela n’a pas d’importance. Je n’ai plus d’attache là-bas, que des souvenirs cadenassés dans une boîte, pour les longues soirées d’hiver. Surtout ne pas l’ouvrir, pas encore, pas maintenant.

 

- Vous prenez souvent le train ?

 

Je ne pense pas.

 

Oui, je fais les questions et les réponses. Cela ne vous dérange pas au moins ?

 

- Vous aimez lire ? ou préférez-vous flâner entre les feuilles ?

 

Curieuse rencontre à la librairie. Après, j’ai prévu d’aller à la médiathèque mais j’ai changé d’avis, je craignais de vous y retrouver.

 

Non pas que cela eut été désagréable mais je n’aimerais pas que vous imaginiez que je vous suis.

 

Finalement, je me suis promenée à travers les rues piétonnes, comblée par le charme des vieilles pierres.

 

Il faut bien passer son temps, impossible de le rattraper ni même de le suspendre. A peine, peut-on saisir un instant, le mettre entre parenthèses pour plus tard.

 

Bon, et bien, je vais devoir m’arrêter. J’écris, j’écris et vous, vous ne dites rien…

 

Les minutes coulent, s’échappent.

 

Il est l’heure, je vous laisse. Après tout, c’est vous qui avez voulu en savoir plus… voilà qui est fait.

 

Permettez-moi de vous souhaiter une bonne journée.

 

- Vous souriez !

 

Alors, je vais vous faire une confidence… c’est la première fois !…

 

  

La-cliente-des-allers-simples

 

Valérie-Anne

Par Lelie des Sables - Publié dans : Fleur des Sables
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Samedi 21 octobre 2006

L’avion finit de survoler cet infime espace de mer encastré entre l’Andalousie et le nord de l’Afrique.

 

Je m’approche du hublot pour apprécier la splendeur de ce continent que je découvre pour la première fois.

L’intensité des contrastes me subjugue. A ma droite, la mer bleu acier étincelante, métallisée sous le soleil de février. Au centre, une immense étendue de palmiers dattiers. A ma gauche, les hautes montagnes de l’Atlas aux crêtes enneigées.

Trois paysages, un seul pays et deux yeux fondus de larmes silencieuses devant la beauté de l’instant.

 

Marrakech, aéroport. L’avion de la RAM se pose en douceur sur la piste.

 

A peine descendue, la chaleur m’enveloppe agréablement, je prends conscience de mes premiers pas sur le sol nord africain. Immédiatement, je fais corps avec cette nouvelle terre.

Transfert à l’hôtel. Résidence de luxe pour touristes européens en mal d’exotisme. Piscine trop turquoise, toile des transats trop blanche, pavés carrés trop réguliers. Je veux voir le vrai Maroc pas celui spécialement aseptisé pour les Français.

 

Notre guide pour la semaine se présente souriant et sympathique. D’ailleurs tous les visages affichent un chaleureux accueil.

La Koutoubia, la médina, les souks animés et colorés se succèdent. Féérie de teintes, de parfums, de voix. Monde grouillant. Minuscules échoppes sans lumière où s’entassent jeunes et vieux travaillant le métal, le cuir, les étoffes.

Immense creuset de vie où l’objet se crée, se transforme sous l’action du feu, du fer, des mains de l’homme en train de taper, tirer, façonner, sculpter.

Des odeurs de corne, d’épices, d’animal se mêlent à la rose et l’ambre.

Mes yeux bleus attirent trop les regards et les remarques, je les cache derrière des lunettes sombres, soucieuse d’une distance respectable dans cet univers d’hommes.

 

Tous, quelle que soit leur génération, parlent un Français sans faute et manient l’humour avec habileté. Devant leur aisance naturelle, je mesure mon manque d’adaptabilité.

 

Le minibus de l’agence de tourisme roule à travers des paysages montagneux aux roches grises, marrons, vertes, dépouillées, fracturées, entrecoupées d’espaces désertiques, de villages accrochés dans le rocher, de maisons carrées agglutinées les unes aux autres.

 

Dire que c’est beau, magnifique, grandiose perd son sens dans ce pays. Les sensations se vivent de la fleur de peau au plus intime du corps. En chaque être, en chaque chose, en chaque lieu, rien n’est visible, le meilleur est à l’intérieur. L’essentiel. Al mohim

 

Je me sens fondre littéralement dans l’environnement et le contexte. Harmonie et sérénité.

 

Il y a eux, les autres, " venus voir " et moi, " venue vivre ". Ils ont l’air coincé, un brin pas d’ici, les plus jeunes ont l’incongruité de réviser leurs cours de maths pendant le trajet alors que l’émerveillement est à chaque virage et quand la route est rectiligne, j’absorbe chaque étendue de sable et de palmiers. Je m’en nourris corps et cœur au-delà de la raison.

 

Un épanouissement de petites fleurs bleues en plein désert, des bébés chameaux avec leur mère, des reptiles que ma main caresse délicatement, un vieux assis sur une chaise tête penchée, une femme accroupie le long d’un mur de torchis, des enfants qui jouent avec des bidons en plastique auxquels ils ont attaché des roues... plus drôles et plus touchants que les 4 x 4 dernier modèle télécommandés…

Leurs regards sombres et profonds lisent en vous. Les mots sont superflus.

 

Les conversations convenues et polies entre touristes, autour d’un tajine aux citrons confits, de brochettes épicées, de couscous à la fleur d’oranger, demeurent inconsistantes. Je préfère me réjouir des plats offerts, mes doigts vont et viennent dans l’assiette. Les céramiques aux décors hauts en couleurs font écho aux multiples parfums. Eux, les autres, commencent à se plaindre, regrettant sans doute le steack-frites insipide ou le Mc Do industriel.

Les carottes au cumin me rappellent mes origines de l’Est. Le pain en galette est un bonheur simple.

 

Choc de la rencontre avec le désert et ses immenses dunes. Emotions intenses dans cette infinitude ocrée et chaude. La douceur du sable mouvant sous les pieds nus, le pas sûr des chameaux, le thé à la menthe sous la tente berbère.

Eux, les autres, ils boivent le thé assis autour du plateau et de la théière en métal argenté. Ils considèrent que c’est un dû, une prestation incluse dans le programme de la semaine. Ils se lèvent et sortent en tournant le dos.

La femme est retirée dans un coin de la tente, son regard clair contraste avec son foulard sombre. Elle est belle. Nos yeux se rencontrent, je remercie avec le cœur, bien au-delà des mots.

Je pars en dernier mais quelque chose d’indicible reste ici dans le désert. Je revis encore les minutes où je serre dans mes bras ce petit chevreau blanc, tout près du campement. Au retour, dans le 4 x 4, je laisse les larmes s’échapper sur ce - ceux ? - que je quitte.

 

Un matin de très bonne heure, l’appel à la prière me réveille. Cette voix lointaine résonne dans le silence de l’aube rose et me tire des larmes. Pas des larmes de tristesse, mais des larmes d’un trop plein d’enchantement. A trop vouloir contenir les paroles - qui les comprendrait ? - le bonheur déborde.

 

A cet instant précis, je voudrais être un homme agenouillé sur le tapis orienté vers La Mecque.

 

Je suis une femme allongée sur le lit d’un hôtel de luxe. De la fenêtre mauresque, j’aperçois les terrasses orangées détachées sur un fond de montagnes mauves au seuil du jour.

 

Le véhicule traverse une nouvelle zone de montagne au bord de l’oued.

Les femmes en groupes animés lavent le linge et le déposent à même les pierres sur les berges ou sur des arbustes aux branches tortueuses.

C’est un jeudi, le jour de la lessive.

Les amandiers sont en fleurs blanc rose nacré, fragiles. Le guide propose une halte pour visiter le village.

 

Nous pénétrons dans les ruelles sombres au sol de terre battue. Petit à petit, les yeux s’habituent à l’obscurité, les enfants galopent dans ce sombre dédale de rues. Une volaille se sauve en courant, les ailes pointées vers l’arrière.

Nous voyons peu. L’essentiel est derrière les hauts murs.

 

Du ksar, on aperçoit en bas de minuscules taches colorées, les femmes courbées frottent, rincent, serrent les pièces de linge.

 

Silencieuse au bord du muret à regarder cette tranche de vie, tout m’attire : l’eau, les couleurs, ce quotidien…

 

Un petit chemin caillouteux dégringole vers la rive.

 

Ahmed nous fait signe, il est temps de revenir au minibus pour continuer le circuit. Ce soir nous faisons étape dans un palais, l’un des plus grandioses du sud marocain.

 

Mes pensées suivent le cours de l’oued, la voix d’Ahmed soudain très proche me fait sursauter : " on repart, Mademoiselle ", dit-il.

Eux, les autres, lunettes, casquettes, sac à dos et appareil numérique, l’air satisfait de touristes en balade, ils m’attendent impassible.

 

En bas, mille petits bouts de tissus ressemblent à des confettis d’arc-en-ciel.

 

Les eaux du fleuve miroitent comme une invitation.

 

 

Alors je leur ai tourné le dos et j’ai continué à descendre le sentier.

 

Valérie-Anne W.

Par Lelie des Sables - Publié dans : Rose des Sables
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Samedi 21 octobre 2006

1. 1 h, c'était la durée impartie. Si la notion de temps était imposée, celle de l'espace demeurait libre. Dans cette liberté, déjà un maillon à faire sauter pour orienter mes premiers pas, prendre une décision, savoir où aller, quel chemin prendre... ne pas se perdre dans les réflexions mais agir. Les bruits de la route et ses dangers m'effrayaient. Mon regard se porta sur les coteaux à perte de vue, je tournais à droite sur le chemin vers les vignes. 1 h, c'était la durée impartie.

2. Je frissonnais sans savoir si c'était le fait de la brise dans la fraîcheur matinale ou le soleil tiède et doux sur le visage. Ce paysage géométrique ordonné en lignes, rangées, horizontales, verticales, parallèles, perpendiculaires, s'opposait à l'enchevêtrement de la végétation rendue à l'état sauvage où tout n'était que confusion entre espèces. Promiscuité des différences. Y avait-il une hiérarchie ? Le sol même était envahi d'herbe et de buissons. Aucun signe de mort apparente, plutôt un bel équilibre à maintenir pour assurer la survie de chacun.

3. Je respirais plus fort, le chemin amorçait une très légère montée vers les vignes. Des voix me parvenaient portées par le vent. Netteté des rangs, lignes étirées, ni branche ni feuille ne dépasse de l'espace imposé par la main de l'homme. Cette même main, d'un geste sûr, va sectionner les grappes arrivées à maturité, prêtes à offrir leur nectar, fierté du propriétaire. Chaque pied a été entretenu, taillé, traité, dompté, attaché, lié, entravé... contraint et forcé. L'heure est venue de rendre à l'homme le fruit sucré et juteux.

4. Ils sont là, souvent venus des quatre coins de France et de l'étranger pour cueillir les grappes. Accroupis entre les rangées, ils se relèvent pour apporter un panier plein ou échanger quelques mots. Ils semblent heureux de partager ces moments, les bras au service de la récolte.

C'est la saison d'engranger. Moi, ce sont les impressions et les images que je suis venue engranger, je vais presser les mots pour tenter d'en extraire le meilleur dont je suis capable. Comme les cépages mêlés, j'assemblerai les phrases. Elles n'iront pas en tonneaux mais seront consignées sur des cahiers, soigneusement étiquetés.

Un chargement de paniers emplis de grappes violines prend la route du pressoir, extraction de l'essentiel.

5. J'arrive au bout de l'allée blanche. Nouvelle intersection, à gauche, à droite, tout droit en face. Encore un choix, vite le temps passe et presse. Tout droit, je m'engage, quittant le quadrillage des vignes. J'entends encore leurs voix au loin, estompées par la distance.

Je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée pour Adam et Eve, la création du monde, la feuille de vigne, et cette pomme rouge dans l'herbe verte qui me nargue.

 

Valérie-Anne W.

Par Lelie des Sables - Publié dans : Fleur des Sables
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Samedi 21 octobre 2006

Au revoir Daniel,

Plus de lettres qui commenceront par " Bonjour Daniel 

et finiront invariablement par " Je t’embrasse "

Tu me manques, tu es parti trop vite et je n’ai pas su entendre ton appel. Une supplication de ta part c’est étrange, cela ne te ressemble pas. Je me suis sentie mal à l’aise. Inconsciemment, je devais pressentir ce départ, peut-être était-ce une façon de refuser la vérité, de rester sur une belle image, celle de la vie.

J’ai eu peur de comprendre ton dernier cri.

J’espère que tu as eu le temps de lire la carte de notre atelier d’été " Jeudi, je dis ", Montmartre en cliché noir et blanc " pour que tu puisses y mettre des couleurs " c’était la première… il aurait dû y en avoir plein d’autres…

Que tu saches que pas un instant durant cet éloignement je ne t’ai oublié.

Merci de m’avoir fait connaître et rencontrer des personnages hors du commun. Comme toi.

J’ai toujours en tête la musique de la Grande Dame au tournesol.

Ce soir, au loin, j’aperçois une autre grande dame, à ses pieds la foule aussi se serre et l’admire. La Seine coule imperturbable, de larges taches argentées scintillent sous le soleil déclinant.

D’où tu es, j’espère que tu m’entends. Je suis montée à cette terrasse pour t’écrire ces quelques lignes et prendre du recul par rapport à tous ces gens dans la rue que je veux ignorer.

Dimanche, en regardant les photos, j’ai pensé qu’il fallait que je t’envoie celle du siège du Parti Communiste Portugais… arraché à la pellicule à ton intention.

Quand je rentrerai, je rangerais mes - nos projets, quel intérêt d’écrire des lettres que tu ne liras plus ?

Tu n’aurais pas aimé que je parle comme cela… alors je vais marcher dans les pas de ceux que tu admirais pour continuer l’histoire. Je lirai Aragon, Maïakovski… J’irai à la Fête de l’Huma…

Les ombres des feuillages dansent sur la table et tu n’es plus là.

Pourquoi, tu m’as fait ça ?

Je n’ose même pas ressortir nos échanges de courriers, de mails où nous critiquions avec discernement films, livres...

Dans les moments difficiles, pour l’un ou pour l’autre, nous nous sommes soutenus, motivés pour avancer et voir le jour. Au bout, l’étincelle et la lumière s’allumait.

Patti chante… je me rappelle la chaleur dans la salle bondée et la pluie tiède après le concert…

Les cafés, les restaus, les jeux d’écriture, les jeux de mots…

L’attente à l’arrêt de bus… qui n’arrivait pas puisque l’heure était passée, dépassée.

Le Japonais du Quartier Latin.

La terrasse des Halles.

La mauvaise photo au Café du Croissant.

Ta tête face à Higelin !

Les rires, les souvenirs

Poète, râleur, sentimental, idéaliste… un homme de cœur, un être d’une grande sensibilité, un Ami qui m’a quitté, pourquoi Daniel ?

 

 

 

 Valérie-Anne W.

 

 

 

Par Lelie des Sables - Publié dans : Jardin des Souvenirs
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Samedi 21 octobre 2006

 

Il y a des dates, plus on s’en approche, plus cela fait mal. La lune me fait face, ronde, voluptueuse.

Daniel ?

Je vois ta bouche, qu’est-ce que tu dis ? " le bonheur " ? et toi là-haut, ça va ?

Daniel !

M’abandonne pas.

Elle prend la forme d’un visage, le tien ; deux yeux, un nez, une bouche qui murmure, je la vois bouger… ton air triste, c’est bien toi.

Merci d’être venu me voir, j’aurais tant de choses à te dire, tu aurais pu me donner tant de conseils. Et N. ? j’avais envie de lui envoyer un petit message, j’espère qu’elle n’a pas changé d’adresse. Ca va toi ? Oui ? J’te manque ?

Toi aussi.

Dimanche dernier, j’ai eu une énorme pensée et des regrets à ne plus les contenir, ils se sont déversés en mots, en larmes, en bleus.

Il y a un an, cela tombait un samedi, A. et B. dînaient à la maison. On a parlé de toi. Je leur disais que tu m’avais demandé avec insistance de venir te voir. J’avais trouvé des raisons pour ne pas y aller, je pensais tellement que tu allais sortir vite et qu’on irait plutôt prendre un pot à une terrasse parisienne à l’aube de l’été. Tu n’avais pas de papier pour écrire, tu voulais surtout que je vienne avec des disques, de mon choix - sauf du classique - J’ai pas compris - pas voulu comprendre -.

On a passé une bonne soirée avec A., tu étais à 3 stations de bus de chez moi. Val d’Or !…

et puis ça n’a plus sonné, ta ligne était basculée sur le standard, toi aussi tu avais basculé, m’entraînant dans ta fuite dans un gouffre de vide, un entonnoir tout noir.

et puis il y eut la petite voix de C., quelques mots pour m’annoncer que c’était fini… moi, je répétais non c’est pas possible, c’est pas vrai

La disparition d’un ami ça ne peut jamais être vrai, jamais possible. Effondrée, anéantie, je n’avais pas compris ton cri et ton adieu. Pardon Daniel, pardon de toute mon âme. J’aurai tant voulu t’accompagner, te tenir la main, être là, près de toi. Ton absence est la pire des punitions.

Je suis redevenue boulimique, je comble l’absence comme il y a un an à la soirée de notre atelier, le soir où tu nous as quittés sur un fond de musique rock, ma main droite effleurant le bois qui t’enfermait, mes yeux ne voyaient plus, j’avais tellement mal.

             A. a lu ton texte. Emotion contenue.

J’avais passé une après-midi à faire les montages de mes textes et photos. Au début, je ne voulais plus participer, plus rien n’avait d’importance, ton départ m’a vidée de toute substance. Chaque pas était mécanique. Je me suis décidée pour toi, rien que pour toi qui avais investi corps et âme dans cet atelier et cette soirée. Je voulais te faire honneur, ne pas te décevoir, continuer ton action.

Tu vois maintenant je suis dans le social et les assos ! tu imagines ? en ta mémoire Daniel… tu as su me convaincre malgré les apparences.

J’ai dû manger 30 ou 40 petits fours ce soir-là, un besoin insatiable de combler mon ventre. Impossible de me freiner.

Daniel, tu m’entends, là ?

Quand je pense que tu es venu le soir de mon anniversaire juste au moment où j’ai entendu sa voix à la télé. Incroyable, un cadeau d’amour.

Et tu es apparu à la porte. Depuis la semaine dernière, j’écoute Trampin’ et je revis l’instant magique, l’ambiance, la chaleur de la salle et cette petite pluie fine et tiède au dehors… un silence lourd qui bat à mes oreilles, la rue aux pavés luisants. Le Bataclan, un grand moment.

Bon, je te laisse, pas le temps de t’en dire plus ce soir…

 

Valérie-Anne W.

Par Lelie des Sables - Publié dans : Jardin des Souvenirs
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Samedi 21 octobre 2006

Il est 23h40, je suis née depuis une dizaine de minutes pour la 39ème année.

Je pense à toi qui n’aurais pas manqué de me souhaiter sincèrement mon anniversaire.

Irrésistiblement toutes mes pensées vont vers toi… je vais fouiller dans la boîte de notre atelier clandestin… et je relis pour la xxième fois nos textes à deux plumes. Je tombe sur la dernière lettre, pas la dernière non, parce que je continue à t’écrire… mais disons celle avec laquelle tu es parti…

J’entends à nouveau mon cri de douleur… ne pars pas… pourquoi tu m’as fait ça ?…

Au moment où je parcours les lignes sur cette soirée avec la Grande Dame au tournesol, merveilleux souvenir… l’inimaginable se produit…

une douce voix vient me bercer…

les larmes me montent aux yeux, je ne peux y croire, l’instant tragique est magique. Irréel ! Quand je tourne la tête vers la voix, elle est là, sur le petit écran irradiant peace and love

Mais toi, où es-tu ? ? ?

Je cherche ton visage vers le haut des murs de la pièce, je ne sais pas pourquoi…

Enfin, je te vois… tu es derrière la porte vitrée, tes grands yeux tristes me regardent…

Nous sommes incroyablement réunis tous les trois, portés par la musique…

Merci d’être venu pour mon anniversaire…

même de l’ailleurs, tu es venu me faire ce cadeau ! …

 

Valérie-Anne W.

Par Lelie des Sables - Publié dans : Jardin des Souvenirs
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Samedi 21 octobre 2006

Vide

 

12 juin 2005

 

Tout me rappelle Toi.

Ce vide qui me creuse, me serre la gorge, me pince en s’insinuant partout.

 

 

Végétal

 

13 juin 2005

 

J’ai semé des mots sur une feuille vierge, arrosés par mes larmes, ils sont devenus des phrases.

Dans la noirceur de mes nuits blanches, ils se sont étoffés, leurs profondes et solides racines plantées en plein cœur, ils poussaient, couvraient les feuilles de regrets, montaient en graines qui n’auraient pas le courage d’être autres que stériles.

 

Pas l’ombre de l’interdit.

Pas la marque d’un remords.

Je récoltais un panier lourd de regrets.

 

J’aurais voulu être le tournesol cherchant la lumière et les promesses du soleil.

Je n’étais que la belle de nuit qui s’ouvre dans le noir, ignorée de tous, solitaire et délaissée.

 

J’étais le lierre, sans arbre, ne sachant où s’accrocher pour vivre.

La liane qui rampe, sans rien à entourer de ses bras.

L’herbe folle qui ploie et plie sous la brise.

La fleur qui s’étiole abandonnée par son jardinier.

La plante fragile sans tuteur pour l’orienter et la soutenir.

 

Mes pensées vont vers Toi.

 

En moi, tu as semé

des idées généreuses, de l’amour, une amitié sincère, la tolérance et la justice,

des notes de musique, de la poésie dans les jours gris, de l’espoir dans les jours noirs.

 

En pleine nuit sans sommeil, tu es présent, je dois te dire, te lire, t’écrire pour que tu saches.

Que toute cela sorte comme un fleuve en crue.

Que les mots envahissent mon cahier.

Je pars à la dérive, les flots m’emportent,

Echouée sur la rive, noyée de chagrin.

Impossible de lutter contre ces eaux ravageuses dont le sel ravine mon visage.

 

Valérie-Anne W.

Par Lelie des Sables - Publié dans : Jardin des Souvenirs
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Samedi 21 octobre 2006

" Elle resta dans la rame du réseau régional express (ce train qui traverse la capitale à grande vitesse et petit confort) découpant les banlieues endormies tandis qu’il pressait le pas parmi d’autres voyageurs "… se dépêchait-il réellement de rentrer ?

Par principe, elle ne le regarda pas s’éloigner dans la foule, tout comme elle ne court jamais après un train. C’est comme ça.

Il était vingt heures passées, de gare en gare, le wagon continuait à se remplir, à se vider, à se remplir. Elle était toujours perplexe de constater le nombre de passagers à cette heure : sûrement quelques-uns de ceux répondant à la fonction de managers et qui se croient obligés de quitter plus tard leur bureau. Et puis, tous les autres.

Peu lui importait d’ailleurs, elle ouvrit à nouveau son cartable en peau de plastique et relut des textes au hasard. Le hasard était beaucoup dire, surtout mentir, car elle fit son choix, écartant les insipides, prenant les savoureux.

Le RER marqua l’arrêt à Etoile, décidément se dit-elle, que d’étoiles ce soir…

Elle repensa à la photo qu’elle venait de prêter, intriguée d’intriguer.

Secoué par les irrégularités du chemin de fer, le train prenait de la vitesse pour rejoindre La Défense (accusée levez-vous). Elle pensa qu’elle aurait aimé à cet instant être confortablement installée sur une banquette au bar de l’Orient Express…

Sur les lieux du crime, une affaire à huis clos dans ce train de luxe, manipulée par Agatha. Le regard attiré par les paysages de montagnes coiffées de neige quand elle traverse la Suisse. Le champagne pétille dans les flûtes. Les conversations charmeuses s’estompent en chuchotements. Elle porte du noir jouant la transparence avec les lumières tamisées des lampes tulipes. Seules les boucles d’oreilles se reflètent devant les miroirs. Pas de collier, jamais, seuls les chiens en portent.

Le rail crissa dans le virage à la sortie du tunnel. Elle arrivait à Nanterre U, les lumières blafardes dans la nuit noire la giflèrent au passage. Elle n’était pas à bord du train bleu et or.

Elle se leva pour se rendre à la barre, la main droite enserrant le tube froid maculé d’empreintes douteuses. Elle ne jura pas. Dans deux stations, le verdict serait rendu : aurait-elle son bus ?

 

Valérie-Anne W.

Par Lelie des Sables - Publié dans : Jardin des Souvenirs
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