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Fleur des Sables |
Attendre, peut-être trouver le néant au bout du chemin
Attendre, aller seule jusqu’au bout de rien
Attendre, ignorer son destin
Attendre, pour ne pas être tentée de faire demi-tour avant la fin…
Il était parti à pas lents avec l’allure de celui qui voulait aller loin sans forcément connaître le chemin à parcourir.
Le chamelier touareg avançait dans l’immensité ocrée du désert, vaste étendue de solitude et de silence.
Le
s ombres et les lumières jouaient dans les dunes. Elles n’étaient pas illuminations, seulement reflets du soleil sur le sable doré.
Quelquefois, lorsque son esprit se mettait à devancer son corps, il s’en allait dans sa tête, happé par ses chimères… Les notes du piano venaient à lui, échappées de quelque part à l’infini, loin au-delà cette ligne fauve barrant d’un trait sec l’horizon.
Elles lui rappelaient cet air d’opéra entendu un soir sous la tente, noyée dans les sables, tourmentée par les vents.
C’était la première fois, il était resté muet, lui habitué aux mélodies plaintives de l’oud, il avait aimé le piano et surtout la voix de cette femme, la puissance et la douceur qu’elle incarnait, à la fois mère et épouse. Il aurait voulu la voir, ses yeux, ses cheveux… il aurait voulu savoir.
Dans le grand silence du désert, quand le piano venait le tarauder, il pensait à elle enveloppée de voiles suggérant la perfection de son corps de femme sous la transparence pudique de la longue robe légère.
Dans ce monde minéral à l’austère beauté, la musique avait su l’emporter dans ses rêveries et accompagner ses errances, elle se métamorphosait en concubine. Pour lui, rien qu’à lui, quand il voulait.
Même dans les rêves de l’homme, la femme devait demeurer soumise.
Valérie-Anne W.
L’avion finit de survoler cet infime espace de mer encastré entre l’Andalousie et le nord de l’Afrique.
Je m’approche du hublot pour apprécier la splendeur de ce continent que je découvre pour la première fois.
L’intensité des contrastes me subjugue. A ma droite, la mer bleu acier étincelante, métallisée sous le soleil de février. Au centre, une immense étendue de palmiers dattiers. A ma gauche, les hautes montagnes de l’Atlas aux crêtes enneigées.
Trois paysages, un seul pays et deux yeux fondus de larmes silencieuses devant la beauté de l’instant.
Marrakech, aéroport. L’avion de la RAM se pose en douceur sur la piste.
A peine descendue, la chaleur m’enveloppe agréablement, je prends conscience de mes premiers pas sur le sol nord africain. Immédiatement, je fais corps avec cette nouvelle terre.
Transfert à l’hôtel. Résidence de luxe pour touristes européens en mal d’exotisme. Piscine trop turquoise, toile des transats trop blanche, pavés carrés trop réguliers. Je veux voir le vrai Maroc pas celui spécialement aseptisé pour les Français.
Notre guide pour la semaine se présente souriant et sympathique. D’ailleurs tous les visages affichent un chaleureux accueil.
La Koutoubia, la médina, les souks animés et colorés se succèdent. Féérie de teintes, de parfums, de voix. Monde grouillant. Minuscules échoppes sans lumière où s’entassent jeunes et vieux travaillant le métal, le cuir, les étoffes.
Immense creuset de vie où l’objet se crée, se transforme sous l’action du feu, du fer, des mains de l’homme en train de taper, tirer, façonner, sculpter.
Des odeurs de corne, d’épices, d’animal se mêlent à la rose et l’ambre.
Mes yeux bleus attirent trop les regards et les remarques, je les cache derrière des lunettes sombres, soucieuse d’une distance respectable dans cet univers d’hommes.
Tous, quelle que soit leur génération, parlent un Français sans faute et manient l’humour avec habileté. Devant leur aisance naturelle, je mesure mon manque d’adaptabilité.
Le minibus de l’agence de tourisme roule à travers des paysages montagneux aux roches grises, marrons, vertes, dépouillées, fracturées, entrecoupées d’espaces désertiques, de villages accrochés dans le rocher, de maisons carrées agglutinées les unes aux autres.
Dire que c’est beau, magnifique, grandiose perd son sens dans ce pays. Les sensations se vivent de la fleur de peau au plus intime du corps. En chaque être, en chaque chose, en chaque lieu, rien n’est visible, le meilleur est à l’intérieur. L’essentiel. Al mohim…
Je me sens fondre littéralement dans l’environnement et le contexte. Harmonie et sérénité.
Il y a eux, les autres, " venus voir " et moi, " venue vivre ". Ils ont l’air coincé, un brin pas d’ici, les plus jeunes ont l’incongruité de réviser leurs cours de maths pendant le trajet alors que l’émerveillement est à chaque virage et quand la route est rectiligne, j’absorbe chaque étendue de sable et de palmiers. Je m’en nourris corps et cœur au-delà de la raison.
Un épanouissement de petites fleurs bleues en plein désert, des bébés chameaux avec leur mère, des reptiles que ma main caresse délicatement, un vieux assis sur une chaise tête penchée, une femme accroupie le long d’un mur de torchis, des enfants qui jouent avec des bidons en plastique auxquels ils ont attaché des roues... plus drôles et plus touchants que les 4 x 4 dernier modèle télécommandés…
Leurs regards sombres et profonds lisent en vous. Les mots sont superflus.
Les conversations convenues et polies entre touristes, autour d’un tajine aux citrons confits, de brochettes épicées, de couscous à la fleur d’oranger, demeurent inconsistantes. Je préfère me réjouir des plats offerts, mes doigts vont et viennent dans l’assiette. Les céramiques aux décors hauts en couleurs font écho aux multiples parfums. Eux, les autres, commencent à se plaindre, regrettant sans doute le steack-frites insipide ou le Mc Do industriel.
Les carottes au cumin me rappellent mes origines de l’Est. Le pain en galette est un bonheur simple.
Choc de la rencontre avec le désert et ses immenses dunes. Emotions intenses dans cette infinitude ocrée et chaude. La douceur du sable mouvant sous les pieds nus, le pas sûr des chameaux, le thé à la menthe sous la tente berbère.
Eux, les autres, ils boivent le thé assis autour du plateau et de la théière en métal argenté. Ils considèrent que c’est un dû, une prestation incluse dans le programme de la semaine. Ils se lèvent et sortent en tournant le dos.
La femme est retirée dans un coin de la tente, son regard clair contraste avec son foulard sombre. Elle est belle. Nos yeux se rencontrent, je remercie avec le cœur, bien au-delà des mots.
Je pars en dernier mais quelque chose d’indicible reste ici dans le désert. Je revis encore les minutes où je serre dans mes bras ce petit chevreau blanc, tout près du campement. Au retour, dans le 4 x 4, je laisse les larmes s’échapper sur ce - ceux ? - que je quitte.
Un matin de très bonne heure, l’appel à la prière me réveille. Cette voix lointaine résonne dans le silence de l’aube rose et me tire des larmes. Pas des larmes de tristesse, mais des larmes d’un trop plein d’enchantement. A trop vouloir contenir les paroles - qui les comprendrait ? - le bonheur déborde.
A cet instant précis, je voudrais être un homme agenouillé sur le tapis orienté vers La Mecque.
Je suis une femme allongée sur le lit d’un hôtel de luxe. De la fenêtre mauresque, j’aperçois les terrasses orangées détachées sur un fond de montagnes mauves au seuil du jour.
Le véhicule traverse une nouvelle zone de montagne au bord de l’oued.
Les femmes en groupes animés lavent le linge et le déposent à même les pierres sur les berges ou sur des arbustes aux branches tortueuses.
C’est un jeudi, le jour de la lessive.
Les amandiers sont en fleurs blanc rose nacré, fragiles. Le guide propose une halte pour visiter le village.
Nous pénétrons dans les ruelles sombres au sol de terre battue. Petit à petit, les yeux s’habituent à l’obscurité, les enfants galopent dans ce sombre dédale de rues. Une volaille se sauve en courant, les ailes pointées vers l’arrière.
Nous voyons peu. L’essentiel est derrière les hauts murs.
Du ksar, on aperçoit en bas de minuscules taches colorées, les femmes courbées frottent, rincent, serrent les pièces de linge.
Silencieuse au bord du muret à regarder cette tranche de vie, tout m’attire : l’eau, les couleurs, ce quotidien…
Un petit chemin caillouteux dégringole vers la rive.
Ahmed nous fait signe, il est temps de revenir au minibus pour continuer le circuit. Ce soir nous faisons étape dans un palais, l’un des plus grandioses du sud marocain.
Mes pensées suivent le cours de l’oued, la voix d’Ahmed soudain très proche me fait sursauter : " on repart, Mademoiselle ", dit-il.
Eux, les autres, lunettes, casquettes, sac à dos et appareil numérique, l’air satisfait de touristes en balade, ils m’attendent impassible.
En bas, mille petits bouts de tissus ressemblent à des confettis d’arc-en-ciel.
Les eaux du fleuve miroitent comme une invitation.
…
Alors je leur ai tourné le dos et j’ai continué à descendre le sentier.
Valérie-Anne W.
Incipit, ils ont dit. D’accord ce sera le début d’une nouvelle aventure littéraire à partager. Choisir (comme je déteste ce mot… choix, décision. Décider c’est devenir responsable. Etre responsable c’est perdre sa liberté).
Un début de phrase en feuilletant un livre au hasard ? Se laisser porter par ses désirs ? Ecouter son intuition ? Saisir les signes du destin ?… Et puis j’ai le flash, je le trouve cet incipit. Je ne sais pas si j’irai jusqu’au bout, si je vais inventer ou décrire, ou détruire ? le voilà, je vous le livre, il est fragile, prenez-en soin.
" Un œil très noir, un gouffre obscur, le point d’une interrogation. Je cherchais à percer le mystère de cette nouvelle vie. "
A peine quelques centimètres, cet œil noir qui me fixe intensément. Notre première rencontre, un peu de toi, un peu de moi pour créer ce miracle de la vie. Qui est-il ? - est-elle ? sera-t-il ? - sera-t-elle ? Dans ma tête, tandis que la sonde se promène sur le bas de mon ventre entraînant et lissant un gel froid sur ma peau, un rapide calcul… plus que 8 mois… 8 mois pour savoir. Il ou elle ?
Quoi d’extraordinaire ? J’ai ce que je voulais et pourtant comment, moi, ai-je pu concevoir cela.
Se concentrer sur l’écran. Faire face à la réalité. Regarder, voir, réfléchir, décider.
Ne pas regretter, ne pas pleurer.
Ecouter et ressentir ? ou demeurer sourde et s’éloigner ?…
Doucement à mon insu, je m’installe dans un état de bien être, je me déplie, me déploie. Mes seins se tendent et gonflent le pull moulant.
Quelquefois, ta main caressante ralentit et se pose. Instant magique, une douce chaleur m’envahit. Le temps est suspendu.
Embarquement pour une croisière. Le capitaine à bord prône la raison, pas de place au cœur ni aux émotions.
Le matin la houle est forte faisant jouer mon corps entre ciel et mer.
Premier rendez-vous, le délai de réflexion, l’écoute des unes et des autres, et moi seule face à ma décision.
Seule et perdue. Eperdue.
Toi qui n’as pas le droit à la parole, toi à qui j’impose mon choix, toi que je tue un petit peu en moi.
Ne pas penser. Ne pas s’arrêter.
Deuxième rendez-vous, le grand verre d’eau allongé de quelques larmes, le petit comprimé sec et râpeux.
" Vous avez bien réfléchi ? " Oui. Non. Je n’ai pas le choix. Aucune des solutions ne m’apportera satisfaction, avec ou sans.
Oui. Non. Je n’ai pas le choix. Aucune des solutions ne m’apportera satisfaction, avec ou sans.- Pardon A. je t’aime - mais pas maintenant.
Avaler. Ne plus reculer. Tout stopper.
Ce soir, je ne ressens plus rien, plus de présence, que le froid de la mort dans un corps figé.
Deux autres comprimés, tout va très vite, devient violence et souffrance. Un corps meurtri, étreint, contraint, tordu de douleurs. Un bulldozer qui retourne mon ventre.
Ta main compatissante - à peine une pression un mot non-dit - se pose sur mon genou replié luttant contre les assauts. Merci d’être encore là. Oui à toute à l’heure. Peut-être.
" Prend soin d’elle ". La porte se referme sans bruit.
La porte se referme sans bruit.Oui elle est là, avec moi. L’amie.
C’est fini. Reste un corps échoué, survivant - mort-vivant - d’un raz de marée dont je ressens encore des lames de fond ouvrir mes entrailles.
Tu es revenu, je me serre plus fort que possible.
Tout contre toi à ne plus faire qu’un.
En tuant, j’ai fait naître l’amour.
Ne pas pleurer. Ne pas regretter.
Deux yeux très noirs, gouffres obscurs se fondent dans mes iris bleus.
Blottie dans tes bras, j’ai moins mal.
Valérie-Anne W.
Je voudrais t’écrire
Je voudrais te dire… Te crier Le crier pour que tout le monde l’entende Puis te le chuchoter tout bas dans le creux de l’oreille Je voudrais, mais c’est toi qui décides Toi qui me fais peur Je voudrais te demander pardon D’avoir dit, d’avoir fait D’avoir oublié de dire De n’avoir pas fait Il n’y a que Dieu qui pardonne Et tu n’es qu’un homme Un homme qui m’en veut Un homme qui se venge Un homme qui m’abandonne J’aurais dû te le dire Mais j’avais peur de te voir t’enfuir Je n’ose pas te demander J’ai peur que tu me dises non J’ai tant pleuré, mes lèvres Sont devenues sèches A ne plus laisser passer les mots Je ne t’ai pas vu depuis tant de jours Mais j’entends ta voix apaisée le soir … Un jour je t’ai dis tu as un très beau sourire Je le pense toujours mais je ne le vois plus … je suis vide de toi Je voudrais te dire quelque chose Un mot, un seul Je voudrais te dire aussi… Je ne peux pas, j’ai trop peur Peur de moi aussi Peur de ne pas savoir De ne pas être à la hauteur A Ta hauteur Alors si j’ai tout gâché S’il n’y a plus rien à faire stp je te demande une dernière chose tue-moi avec tes mains Enserre mon cou et serre, serre Jusqu’à ce que je tombe sans vie Entre tes bras Serre mon cou une dernière fois Pour sentir le plaisir de tes mains Sur mon corps Stp ne me laisse pas vivre sans toi Serre, vas-y, serre plus fort Que je m’abandonne lourde et molle Contre toi, la toute dernière fois Que je glisse le long de toi Epousant ton corps Que je m’affale à tes pieds Soumise dans la mort Dominée par le seul homme Que j’ai aimé Vraiment, j’ai trop mal de toi Valérie-Anne W.
Le départ est prévu pour le lendemain matin, 15 h de vol, une escale. Le Mexique. Revoir son fils. Je souhaite " bon voyage " à ma dernière cliente. A chacune ses ailleurs.
Je quitte mes chaussures et retrouve le plaisir de marcher pieds nus, de ressentir les lattes du parquet frémir sous mes pas.
La porte de l’armoire est entrouverte, je ne sais pas quel vêtement choisir. Une tenue confortable certes mais avec sa note de raffinement.
On se sent chez soi ici, même si quelques piles de livres et de revues laissent à penser qu’on est encore en transit, toujours dans l’attente d’un changement, prête à épouser le mouvement des événements à venir.
Les valises sont superposées dans un placard près de l’entrée, de la sortie. Prêtes à.
J’ai peur d’oublier quelque chose, le truc essentiel qui aura des répercussions fâcheuses de par son manque..
S’asseoir sur le fauteuil de rotin, s’enfoncer dans l’épais coussin, se poser avant de repartir. Trêve.
Se relever le temps de préparer un thé, présenter quelques gâteaux collants de miels sur une assiette. Je retrouve avec bonheur ce goût sucré et doux des pâtisseries, un visage coloré et souriant se superpose à ce tableau, je sens mon corps s’étaler d’aise sur les tissus moirés, caressé par un vent chaud et léger.
Je ferme les yeux pour aller plus loin, à l’écoute de ces voix mêlées un peu élevées qui haranguent, monotones qui psalmodient, je perçois la couleur des mots, ils se suivent, se heurtent, s’abandonnent, créent des instants de silence, de ce silence venant tarauder les oreilles.
Mes pieds cherchent le tapis, glissent sur les fibres, s’enfoncent dans la laine vierge.
Il est bientôt l’heure. Quelle heure ? L’heure pour qui ? Pour quoi ?
Ma vie n’est qu’un décalage horaire, un Nord perdu, une dérive de pensées.
Départ imminent. Je suis prête, il va arriver.
Demain la dame sera dans l’avion. Moi, je n’aime pas le vide du ciel, on dirait la mer à l’envers.
J’entends la clé dans la serrure il est là.
Je me lève pour l’accueillir, emportant la théière, rangeant les livres et les photos éparpillées, refermant la boîte de mes rêves à triple tour. Vous seuls savez m'emmener loin.
C’est ça voyager…
Valérie-Anne W.